L'oeil de l'urbaniste

La ville : cohabitation de pauvreté et de richesse

Au Burkina Faso comme partout ailleurs, les villes offrent de réelles potentialités de création de richesses, grâce aux infrastructures socio-économiques dont elles disposent. Au même moment, elles produisent ce que l'on pourrait appeler les « exclus du système urbain ».

Le phénomène urbain est relativement faible au Burkina Faso, comparé à celui des autres pays de la sous-région. Toutefois, il est en pleine expansion. De deux villes aux premières heures des indépendances, le pays compte actuellement 49 communes urbaines. L'évolution urbaine est même rapide, du fait surtout de l'exode rural. En effet, les promesses d'une vie meilleure que font miroiter les villes attirent chaque jour des ruraux. Pourtant, le déversement de l'excès de bras et de bouches dans les villes burkinabé, ne s'accompagne pas en aval d'un développement économique suffisant. Les centres urbains doivent donc faire face à une forte demande sociale avec une offre limitée en infrastructures et services de base comme la santé, l'éducation, l'assainissement, le transport. Ce déséquilibrer entre l'offre et la demande rend encore plus rude la compétition pour accéder au bien être en milieu urbain. Or dans ce combat pour la survie, le faible niveau d'instruction qui caractérise le plus souvent les nouveaux venus (migrants ruraux), ne favorise pas leur aptitude à s'insérer positivement dans le tissu économique urbain. Ceux-ci sont alors contraints de se contenter d'emplois marginaux, précaires et à faible rémunération. C'est par ce mécanisme que la pauvreté, jadis l'apanage du milieu rural, s'urbanise de plus en plus.

Conscient de cette nouvelle réalité, le ministère de l'Habitat et de l'Urbanisme, avec l'appui de l'ONU-habitat, a commandité une étude sur le profil de la pauvreté urbaine et les stratégies pour en sortir. Le constat de l'étude est sans appel : « La pauvreté est rurale au Burkina Faso, affectant environ 52% de la population rurale. Seulement, elle se stabilise dans ces zones. En milieu urbain par contre, on assiste à un accroissement de l'incidence de la pauvreté.» Les statistiques affichent presqu'un doublement du taux des pauvres urbains en 10 ans, passant de 10,4% en 1994 à 19,9% en 2003. Il importe de savoir que la réalité de la pauvreté urbaine varie d'une ville à une autre. Ainsi, à Ouagadougou, la proportion des pauvres est de 13,07%, contre 22,34% à Bobo Dioulasso, et 27,86% dans les autres villes. La part relativement moindre des pauvres à Ouagadougou et à Bobo Dioulasso peut s'expliquer par l'existence de plus d'opportunités d'emploi et de gains par rapport aux autres centres urbains.

La pauvreté urbaine telle que révélée par cette étude touche dans sa globalité tous les groupes d'âges, mais plus particulièrement les jeunes. 43% des pauvres recensés ont moins de 15 ans. Par ailleurs, les pauvres se recrutent parmi les moins instruits : 78% des pauvres urbains n'ont reçu aucune instruction, 9,7% ont partiellement fréquenté l'école primaire, seulement 6 ,3% sont d'un niveau secondaire...

Dans tous les cas, la pauvreté urbaine se manifeste à travers de nombreux besoins non satisfaits en matière alimentaire, de santé, d'éducation, etc. En ville, les ménages pauvres consacrent 56% de leurs revenus à la satisfaction des besoins primaires d'alimentation, sans pour autant être nourris. Le reste des revenus est difficilement reparti pour la satisfaction d'autres besoins non moins importants. Ce qui explique le fait que de nombreux patients pauvres se retrouvent dans l'incapacité d'honorer les frais liés aux consultations, aux ordonnances médicales, aux séjours d'hospitalisation et certains actes médicaux comme les interventions chirurgicales. Même si les formations sanitaires sont géographiquement à la portée des pauvres (moins distants de leurs domiciles), le coût des prestations de soins de santé demeure un obstacle à la fréquentation des centres de santé par ceux-ci. Chez les ménages moins nantis en outre, un arbitrage s'impose à l'allocation des rares ressources entre la consommation immédiate et les gains futurs. Le choix est vit fait de sacrifier par exemple les frais d'éducation face à la pression des besoins de subsistance. Les fins souvent prématurées de la scolarisation chez les enfants de pauvres en ville obligent ces exclus de l'école à s'orienter trop tôt vers des activités génératrices de revenus ou pire, à la mendicité pour survivre.

La pauvreté urbaine se manifeste également par une certaine précarité des logements, souvent en banco et dépourvus de moyens d'éclairage électrique et d'adduction d'eau ainsi que de système approprié d'évacuation des déchets solides et liquides. D'autres faits, notamment la faible participation des pauvres à la gouvernance urbaine, le développement de l'insécurité, sont à inscrire dans les manifestations de la pauvreté urbaine.

La ville, moteur de la croissance

Au-delà des problèmes et difficultés liés au processus d'urbanisation, le développement des villes apporte une contribution substantielle à la croissance économique, à l'amélioration des conditions de vie des populations et à l'épanouissement général des communautés urbaines. Oui, la ville peut et doit être un facteur de croissance et de productivité rurale. En effet, le développement économique s'accompagne souvent d'une concentration de travailleurs qui contribuent de manière déterminante à l'accroissement de la production industrielle et des services. Les travailleurs et leurs familles constituent aussi un marché important pour l'écoulement des produits de l'agriculture, de l'industrie et des services. En plus d'être un espace de production et de grande consommation, la ville offre des cadres appropriés aux systèmes transactionnels qui jettent les ponts entre le pays et le reste du monde. La ville dispose également de moyens performants de communication (aériens, ferroviaires, routiers...) Le centre urbain peut être en outre un point de convergence de l'enseignement supérieur, de la recherche, de la santé, de la culture, du pouvoir. La conjugaison de tous ces éléments justifie la conception selon laquelle plus un pays s'urbanise, plus il s'enrichit. C'est l'ambition que le président du Faso Blaise Compaoré dessine pour les villes lorsqu'il estime dans son programme politique que « Au-delà du logement, la ville doit permettre le développement d'une économie urbaine prospère et constituer une chance pour les campagnes. » Cette vision est en cours de concrétisation à travers de nombreuses politiques et stratégies développées et mises en œuvre par le ministère de l'Habitat et de l'Urbanisme. La Politique nationale de l'Habitat et de développement urbain (PNHDU) adoptée le 7 mai 2008, participe de cette dynamique. Son objectif est créer les conditions pour l'amélioration du cadre de vie des populations, en renforçant la contribution des villes à la lutte contre la pauvreté. Il s'agit en autre autres, de faire des villes du Burkina Faso des pôles de croissance et de développement, d'assurer l'accès au logement à toutes les couches sociales.

La volonté du gouvernement à travers cette politique est de renforcer la compétitivité des deux principales villes du pays que constituent Ouagadougou et Bobo Dioulasso ; mais aussi et surtout de contribuer à un développement cohérent des autres villes. Le Burkina Faso s'inscrit désormais dans un processus d'urbanisation à la fois vertical et horizontal, afin de freiner le phénomène de l'émigration des zones rurales vers les zones urbanisées ou en cours d'urbanisation. Pour y arriver, la PNHDU est bâtie autour de 6 axes :

-la construction d'un réseau urbain national et sous-régional ;

-la planification et la maîtrise du développement urbain durable ;

-la promotion du logement décent pour tous ;

-la préservation et la valorisation du patrimoine culturel national ;

-la réduction de la pauvreté urbaine ;

La promotion de la bonne gouvernance urbaine.

Dans la logique d'actions concrètes et durables en faveur de villes burkinabé productrices de richesses, la PNHDU a été dotée d'un plan décennal 2009-2018. Ledit plan d'actions prévoit doter les villes de fonctions urbaines, c'est-à-dire toute la logistique nécessaire pour qu'une ville puisse assumer pleinement son rôle de moteur de croissance.

Un autre atout à l'émergence de villes où il fait bien vivre est sans conteste la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté urbaine. Elle se propose de créer les bases et les conditions pour améliorer les conditions de vie des populations en milieu urbain.

L'élaboration de ces différents documents témoigne de l'existence d'une volonté politique de faires des villes des pions essentiels du développement. Pendant longtemps au Burkina Faso, l'on a voulu créer la richesse en misant principalement sur le monde rural qui abrite près de 80% de la population. Ainsi, les projets de développement ont été orientés vers les campagnes. Aujourd'hui, il est évident que les grandes productions en provenance de la campagne ne seront profitables financièrement aux producteurs que si les villes se portent bien économiquement et peuvent consommer. Cette réalité impose aux acteurs de développement au Faso de compter aussi avec les villes. Dans ce sens, le MHU est en train de développer avec l'appui de bailleurs de fonds, des projets de développement urbain.

La mise en œuvre des initiatives pour l'habitat et le développement urbain nécessite une synergie d'actions entre les différents acteurs : l'Etat, les collectivités territoriales, le secteur privé, les populations. Il faut une stratégie multisectorielle en matière d'emplois, d'accès aux services de base, de sécurité urbaine, de l'appui aux personnes vulnérables pour bouter la pauvreté hors des villes.